Cultural Actions

30.11.25

La musique des mots de Terrenoire

Les tournées peuvent aussi devenir des temps de rencontre et d’ancrage. Début novembre, le duo Terrenoire a choisi de prolonger sa présence à Grenoble pour tisser des liens avec les habitant.e.s et les acteurs locaux. Avant leur concert à La Belle, les artistes se sont installés à Saint-Bruno le temps de plusieurs jours d’échanges et de création. Ensemble, ils ont imaginé comment la musique, les mots et les voix peuvent raconter un quartier et celles et ceux qui le font vivre. Une parenthèse sensible qui a culminé lors d’un plateau radio public à la Bibliothèque Gisèle Halimi.

Chez soi à Saint-Bruno

Pendant trois jours, Terrenoire a sillonné le quartier Saint-Bruno, accompagnés par la Maison des Habitants, la Maison des Familles, le Centre social Chorier-Berriat, les équipes de l’action culturelle de La Belle Électrique et tous les partenaires sociaux-culturels du quartier. Leur fil rouge : explorer ce que signifie habiter. Habiter un lieu, un quartier, une mémoire, un souvenir.

Au fil d'ateliers d’écriture (que Théo et Raphaël préfèrent appeler des cercles de parole) le duo est allé à la rencontre de celles et ceux qui composent le quartier : les aîné.e.s du PAGI (Pôle d’Animation Gérontologique et Intergénérationnelle), les jeunes du dispositif STARTER, des habitant.e.s de Saint-Bruno et des femmes sans papiers accompagnées par le Centre social Chorier-Berriat et la Maison des Familles.

Quatre ateliers, quatre groupes, quatre manières très différentes d’aborder le même thème : le chez soi, qu’il prenne la forme d’un quartier, d’un pays laissé derrière soi, d’un refuge, d’un manque ou d’un souvenir.

Avec les aîné.e.s du PAGI, les souvenirs ont afflué : l’odeur du pain, les fenêtres ouvertes pour laisser circuler les effluves des cuisines, les départs, les arrivées. Les adolescent.e.s de STARTER ont d’abord résisté à l’écriture, avant d’y entrer par le rap, travaillant flow et voix sur une prod. Les participant.e.s de la Maison des Habitants se sont prêté.e.s à des exercices d’écriture sensibles où chacun.e cherchait sa propre musicalité dans le rythme. Avec les femmes accompagnées par la Maison des Familles, l’atelier s’est transformé en véritable cercle de parole où se sont déposées des trajectoires d’exil, de précarité, d’espoir et de force.

« L’écriture est toujours un prétexte pour libérer la parole »

Durant ces temps d’échange, l’enjeu n’était pas d’obtenir un texte ou un rendu, mais de créer un espace où chacun.e puisse s’exprimer librement, à son rythme et avec ce qu’iel souhaitait partager de son histoire.

« Le prétexte peut être l’écriture, le chant, le rap mais l’objet c’est ce qu’il se passe quand on se réunit et qu’on a un objectif d’échange commun. C’est toujours des moments miraculeux. Avoir accès à la sensibilité et l’intimité des gens c’est une forme de réconciliation avec l’autre en permanence. » Raphaël


Pour Terrenoire, l’écriture suit toujours un même mouvement : un temps pour entrer en soi, un temps pour partager. C’est dans cette alternance que se dévoile la singularité de chacun.e, et que le groupe se soude.

« On est touchés par les gens. C’est pas tous les jours que tu rencontres quelqu’un qui se livre à toi, rien que ça c’est immense. » Théo

Une scène les a particulièrement marqués : une participante, réticente à l’écriture, a finalement livré un texte sur son père âgé. Son compagnon, présent dans l’atelier, a lui aussi écrit sur son beau-père, sans qu’iels se concertent. Iels se sont lus leurs textes, très ému.e.s. « Théo a enregistré leurs voix et ils ont souhaité récupérer l’audio pour l’envoyer à son père. »

Saint-Bruno et Terrenoire : un air de famille

Saint-Bruno, comme Terrenoire (le quartier stéphanois qui a donné son nom au duo), porte les traces des vagues d’immigration, du mélange des langues, des cuisines qui rassemblent, des solidarités du quotidien, de l’histoire ouvrière. Les correspondances sont fortes et les histoires qui s’y racontent se ressemblent.

Lors du premier atelier avec les aîné.e.s du quartier, plusieurs participant.e.s avaient vécu à Terrenoire avant d’arriver à Saint-Bruno.

« Il y avait plusieurs stéphanois.e.s et notamment une participante qui ressemblait vraiment à notre grand-mère de Terrenoire ! On avait l’impression de voir nos tantes, nos grand-mères, d’entendre les mêmes histoires » raconte Théo.

« Une femme nous a raconté que sa mère faisait le couscous le dimanche à Terrenoire. C’est des récits de chez nous qu’on a ici à Saint-Bruno, c’est quand même un truc de fou ! Elle habitait dans le quartier des mineurs, donc on a vraiment rencontré des gens qui ont peut-être été les voisin.e.s de nos ancien.ne.s. » Raphaël

« Les gens arrivent avec tous ces totems de leur mémoire et ils les mettent au cœur de la conversation » : les odeurs qui circulent dans les escaliers, la famille autour du feu, les figuiers de l’enfance… Les mots ont fait remonter des maisons entières !

Au-delà des récits, les deux territoires partagent d’autres traits : une place de marché centrale, une forte mixité, des problématiques de deal et surtout une identité portée par celles et ceux qui l’habitent et l’aiment.

Cette proximité a d’ailleurs réactivé une question chère au groupe :

« Est-ce que le geste artistique peut permettre de mettre côte à côte des gens qui ne se seraient pas rencontrés autrement ? »

Elle confirme aussi un sentiment né au fil de la tournée :

« On a traversé la France et on se rend compte qu’il y a des choses très communes aux gens parce que tout le monde a une maison, une enfance, un quartier. On se sent proches des espaces populaires, avec nos grands-mères et les familles d’où l’on vient. On comprend la langue, on comprend ce que les gens ont traversé. »

Le rendu final : la radio pour faire circuler les voix

Jeudi 6 novembre, le quartier s’est rassemblé autour d’un plateau radio de New’s FM à la Bibliothèque Gisèle Halimi. Témoignages, micro-trottoirs, interventions des associations du quartier (Maison des Habitants, Beyti, Cuisine Sans Frontières, Histoires de…) et interview de Terrenoire ont rythmé l’émission.

Un moment simple, ouvert, qui a rendu visibles celles et ceux qui tissent Saint-Bruno au quotidien. Ici pas de mise en scène, juste le quartier qui se raconte, se regarde et se reconnaît. Une autre manière d’habiter ensemble et de faire circuler les voix.

Pour réécouter l'émission :

  • Partie 1 : interview avec Lola responsable Maison des Habitants, Émeraude responsable action culturelle de La Belle Électrique , Olivier programmateur de La Belle Électrique.
  • Partie 2 : interview avec Terrenoire
  • Partie 3 : interview des habitant.e.s du quartier Saint-Bruno
  • Partie 4 : interview de Justine association Histoire de… , Marie-Claude association Cuisine sans Frontières , Sally et Abdourahmane association Beyti.

Prendre le temps : une tournée loin des sentiers battus

La venue de Terrenoire à Grenoble s’inscrit dans une démarche plus large d’une tournée entamée depuis huit mois : Protégé.e. Les concerts restent le cœur du métier, mais plus question de traverser les villes à la va-vite. Comprendre, rencontrer, s’ancrer : voilà les priorités. Et surtout, s’appuyer sur les missions territoriales d’action culturelle des SMAC, souvent méconnues ou oubliées.

« On voulait inventer autre chose sur cette tournée en s’appuyant sur un travail en collaboration avec les salles. Un des autres rôles des SMAC, c’est tout le pan d’action culturelle. On trouvait intéressant, en tant que groupe, d’activer non seulement la partie diffusion mais aussi tout l’ancrage territorial sur lequel les salles travaillent tout au long de l’année. »

Raphaël

Cette démarche est sociale d’abord, écologique ensuite. Les dates sont regroupées par zones créant de petites constellations régionales qui évitent les allers-retours inutiles. Moins de transport, moins de fatigue, plus de cohérence : la tournée devient plus lente, plus ancrée, avec un impact carbone réduit. Cela permet également aux salles de mutualiser leurs actions plutôt que de rester en concurrence.

« C’est une tournée qui n’est pas standardisée. Tu te retrouves dans un espace, et t’es agile parce que n’importe quelle singularité du territoire crée des choses différentes. T’es toujours en rebond, jamais en répétition. Les rencontres se font : avec les équipes des SMAC, avec les associations qui maillent les territoires, les publics et même certains types de publics. Parce que le public d’une SMAC c’est clairement pas les personnes qu’on a vues ces derniers jours lors des ateliers. » Théo

Le duo ne cache pas que ce choix est exigeant. Rencontrer des publics éloignés de leurs concerts, écouter des récits parfois durs, accepter l’inconfort et remettre en question sa légitimité… mais c’est précisément ce qu’ils recherchent : « ce qu’on apprend, c’est que ces moments-là font partie de la justesse du geste… Ce qui est recherché, ce n'est pas le confort. »

Pour eux, cette tournée interroge aussi l’industrie musicale dans son ensemble : course au rendement, hyper-concurrence, fragilité du tissu associatif, place de la culture dans les politiques publiques. Terrenoire le dit sans détour : ce qu’ils font n’est pas reproductible par tous les artistes, souvent pris dans des économies trop serrées, matière première et corps remplaçables de l’industrie. C’est une expérimentation, une preuve que d’autres modèles sont possibles.

« La musique n’est pas qu’un produit commercial duplicable. Elle devrait rester un projet d’émancipation. Il n’y a aucune attente de résultat dans notre démarche. C’est profondément anti-rendement. Et je crois que ça fait vachement de bien. »

Terrenoire

L’expérience de Terrenoire à Saint-Bruno dit quelque chose de précieux : une tournée peut être un espace d’écoute, une manière de ralentir, d’habiter vraiment les lieux où l’on joue.
Cela demande du temps et de l’énergie mais cela crée aussi des ponts entre artistes et habitant.e.s, entre institutions, associations et politiques publiques.

Et surtout, cela rappelle qu’avant la scène, il y a les voix. Celles qu’on entend trop peu, celles qu’on croise trop vite. Celles qui, mises côte à côte, composent une musique que Terrenoire connaît bien : la musique des mots.

Un grand merci à Raphaël et Théo pour leur engagement, et à nos partenaires sur le projet : la Maison des Habitants et le Centre social Chorier-Berriat, la Maison des Familles Saint-Bruno, Cap Berriat et Média major, le dispositif Starter, Beyti ma maison, Cuisines sans frontières, Histoires de, la bibliothèque Gisèle Halimi ainsi que New's FM. Ce projet a également bénéficié du soutien de la DRAC Auvergne-Rhône Alpes.

En découvrir d'avantage sur l'action culturelle